28 RHE parallèles littéraires, historiques 2011_06

1. Le mot parallèle vient du grec parallêlos (para : à côté et allos : “autre”, allêtôn : “les uns les autres” ce qui indique une réciprocité). Le mot passe en latin dans l’expression paralleli circuli “cercles parallèles” puis en français (1534). Jacques Peletier du Mans (1517 – 1582), très lié à la Pléiade, poète, grammairien, mathématicien et médecin en traite dans ses fictions astrales. Dans la théorie de l’héliocentrisme, elles découpent le ciel en cercles concentriques. Ces cercles parallèles permettent. à l’homme, par le biais de l’astrologie, de monter de cercle en cercle jusqu’à la divinité. Mais il n’est pas dupe de cette construction intellectuelle (d’après Sophie Arnaud, Clermont-ferrand II, juin 2004, http://www.fabula.org/colloques/document99.php). Cette notion de cercles parallèles entraîne deux conséquences :

– un éternel retour quand l’homme tourne sur le même cercle

– un dialogue entre cercles ; il faut se rappeler qu’un dialogue est une conversation à plusieurs (grec dia – : “à travers”) et pas seulement à deux.

Quand il s’agit de deux textes parallèles, leur confrontation ou leur comparaison s’opère dans une sorte de va-et-vient mental. C’est ce que fait Plutarque (§ 2). De nombreuses variantes sont possibles à plusieurs textes : ainsi un dessin peut entrer en résonnance avec un ou plusieurs documents ou même servir de catalyseur entre ces textes. C’est le cas de la synthèse de documents en BTS (voir 27 RET synthèse repères)

2. Plutarque “Vies des hommes illustres ou vies parallèles”. L’historien et philosophe grec Plutarque de Chéronée (v. 50 – v. 125) est l’auteur d’ ”Œuvres morales” et surtout des “Vies parallèles”. Ces dernières furent popularisées en France par la traduction d’Amyot (1559) et lues assidûment de Montaigne à Rousseau. Ensuite les acteurs de la Révolution française y puisèrent maintes leçons de courage. Amyot sut atténuer la pédanterie de Plutarque pour insister sur un dynamisme simple et naïf qui explique l’enthousiasme de ses lecteurs français pendant plusieurs siècles. Aujourd’hui, une nouvelle traduction dûe à Anne-Marie Ozanam, (Gallimard, Quarto, 2406 pages, 2001) plus moderne et plus claire ne fait pas oublier celle d’Amyot.

Plutarque regroupe deux par deux des biographies de Grecs et de Romains : Thésée et Romulus, Alexandre et César, Démosthène et Cicéron etc… Il y en a 23. Le choix est dicté par des ressemblances dans le caractère moral ou dans les évènements biographiques. Le récit des deux vies s’achève sur une comparaison qui accentue les ressemblances et les différences. Une appréciation d’ensemble conclut sur les qualités des deux personnages mis en parallèle. Plutarque ne fait pas œuvre d’historien. Ses biographies s’appuient sur des éléments anecdotiques ou des faits caractéristiques. Ils lui permettent de déboucher sur une évaluation morale ou une leçon de vie. Il ne cherche pas à condamner mais tente de dégager le secret des grandes âmes. “Rassasiez vos âmes de Plutarque et en croyant à ses héros, osez croire en vous-même.” écrivait Nietzsche.

3. Cette méthode connut et connaît encore un grand succès. De nombreuses générations de lycéens ont planché sur le parallèle entre Corneille et Racine d’après un jugement de La Bruyère : “Corneille peint les hommes tels qu’ils devraient être. Racine les peint tels qu’ils sont”.

On connaît aussi le parallèle entre Washington et Bonaparte établi par Chateaubriand :

http://agora.qc.ca/documents/george_washington– parallele_de_georges_washington_et_napoleon_bonaparte_par_francois- rene_de_chateaubriand

Mémoires d’Outre-Tombe L.VI.8 “Parallèle fascinant entre Washington, dont la grandeur a consisté à fondre sa destinée avec celle de son peuple, et Bonaparte, qui voulut entraîner l’Europe dans le sillage de sa propre destinée. Chacun sera récompensé selon ses œuvres: «La république de Washington subsiste; l’empire de Bonaparte est détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie: nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la trahit.»

Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et l’empereur des Français se présente naturellement à mon esprit; d’autant mieux, qu’au moment où je trace ces lignes Washington lui-même n’est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili, s’arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon; moi, je m’arrête au début de ma course dans la Pennsylvanie pour comparer Washington à Bonaparte. J’aurais pu ne m’occuper d’eux qu’à l’époque où je rencontrai Napoléon ; mais si je venais à toucher ma tombe avant d’avoir atteint dans ma chronique l’année 1814, on ne saurait donc rien de ce que j’aurais à dire des deux mandataires de la Providence? Je me souviens de Castelnau : ambassadeur comme moi en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A la dernière page du livre VIIe il dit à son fils: «Je traiterai de ce fait au VIIIe livre», et le VIIIe livre des Mémoires de Castelnau n’existe pas: cela m’avertit de profiter de la vie.

Washington n’appartient pas, comme Bonaparte à cette race qui dépasse la stature humaine. Rien d’étonnant ne s’attache à sa personne. il n’est point placé sur un vaste théâtre; il n’est point aux prises avec les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se détend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces combats qui renouvellent les triomphes d’Arbelles et de Pharsale; il ne renverse point les trônes pour en recomposer d’autres avec leurs débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte:

Qu’ils se font trop attendre, et qu’Attila s’ennuie.

Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington ; il agit avec lenteur. On dirait qu’il se sent chargé de la liberté de l’avenir, et qu’il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées que porte ce héros d’une nouvelle espèce: ce sont celles de son pays; il ne se permet pas de jouer ce qui ne lui appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va jaillir ! Cherchez les bois où brilla l’épée de Washington : qu’y trouvez-vous ? Des tombeaux ? Non ; un monde ! Washington a laissé les États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.

Bonaparte n’a aucun trait de ce grave Américain : il combat avec fracas sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera courte, que le torrent qui descend de si haut s’écoulera vite. il se hâte de jouir et d’abuser de sa gloire, comme d’une jeunesse fugitive. À l’instar des dieux d’Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d’une main il terrasse les rois, de l’autre il abat le géant révolutionnaire; mais, en écrasant l’anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.

Chacun est récompensé selon ses oeuvres: Washington élève une nation à l’indépendance; magistrat en repos, il s’endort sous son toit au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des peuples.

Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est précipité dans l’exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas encore assez emprisonné sous la garde de l’océan. Il expire: cette nouvelle publiée à la porte du palais devant laquelle le conquérant fit proclamer tant de funérailles, n’arrête, ni n’étonne le passant: qu’avaient à pleurer les citoyens ?

La république de Washington subsiste; l’empire de Bonaparte est détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie: nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la trahit.

Washington a été le représentant des besoins, des idées des lumières, des opinions de son époque; il a secondé au lieu de contrarier, le mouvement des esprits; il a voulu ce qu’il devait vouloir, la chose même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cet homme qui frappe peu, parce qu’il est dans des proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays: sa gloire est le patrimoine de la civilisation. sa renommée s’élève comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et intarissable.

Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait sur la nation la plus intelligente, la plus brave la plus brillante de la terre. Quel serait aujourd’hui le rang occupé par lui, s’il eût joint la magnanimité à ce qu’il avait d’héroïque, si, Washington et Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de sa gloire!

Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses contemporains; son génie appartenait à l’âge moderne: son ambition était des vieux jours; il ne s’aperçut pas que les miracles de sa vie excédaient la valeur d’un diadème, et que cet ornement gothique lui siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l’avenir, tantôt il reculait vers le passé; et, soit qu’il remontât ou suivît le cours du temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu’un moyen de puissance; aucune sympathie ne s’établit entre leur bonheur et le sien: il avait promis de les délivrer, il les enchaîna ; il s’isola d’eux, ils s’éloignèrent de lui. Les rois d’Egypte plaçaient leurs pyramides funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des sables stériles ; ces grands tombeaux s’élèvent comme l’éternité dans la solitude : Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.

4. Hitler – Staline. L’histoire du XX° siècle a fournit ce parallèle dramatique : “Hitler – Staline. La diagonale de la haine” est un documentaire d’Ulrich Kasten (Allemagne, 2008, 90 mn). “Hitler-Staline, Staline-Hitler : les deux noms sont prononcés avec une telle fréquence que l’on croit assister au début à une partie de ping-pong historique. Crainte redoublée quand le commentaire analyse la guerre que se livrent Hitler et Staline comme étant celle de la “lutte des races” et de la “lutte des classes”. En réalité, ce film reprend chronologiquement l’invasion de la Russie par les armées allemandes lors de l’opération Barbarossa, déclenchée en juin 1941, qui se terminera dans les ruines de Berlin. Il est beaucoup question, dans le commentaire off, de psychologie, de névrose, de paranoïa, de bunker (Hitler) contre datcha (Staline). On frémit parfois en entendant les formules telles que “sensualité glaciale des parades hitlériennes” ou “exécutants du verdict de l’Histoire”. Mais les images d’archives de cet incroyable conflit qui mit face-à-face des millions d’hommes, celles qui montrent les ferveurs populaires et les regards hypnotisés lors des défilés où chars, soldats, trophées glissent sous l’œil des caméras admiratives, comme à Nuremberg ou au Kremlin, valident presque les envolées du commentaire. La force des propagandes, le culte de la personnalité, l’irrationnel et la démesure qui verrouillèrent les deux systèmes dictatoriaux sont rappelés avec force. Loin d’être une simple comparaison naïve de deux types de régimes, ce film est finalement le déroulé efficaces d’une guerre et du destin de deux figures criminelles.” (Gilles Heuré, Télérama, 2009_04_01)

5. Parallèles et comparatifs. Les médias modernes adorent les parallèles. Ils sont quelquefois assassins : “Il vaut mieux se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron” (Jean Daniel). La vie politique est présentée sous forme de parallèles appelés automatiquement par le second tour de l’élection présidentielle. Le domaine de l’art n’échappe pas à cette pratique : exposition Matisse et Picasso (décembre 2004).

Les journaux spécialisés connaissent bien cette technique du parallèle appelés alors comparatifs. Lorsqu’une revue automobile se livre à des essais comparatifs elle choisit des modèles comparables de constructeurs différents, définit une thématique (moteur, esthétique, tenue de route etc.). Enfin la conclusion dégage les points forts et les points faibles de chaque modèle. Le lecteur prend plaisir à cette démarche qui l’aide dans son jugement. Cette méthode est appliqué à de nombreux domaines. A preuve le succès de revues comme “50 millions de consommateurs” et “Que choisir”. Enfin dans une civilisation de consommation où le marché fait loi, la rhétorique du parallèle est toute-puissante. Y compris pour l’emploi. On demande des C.V pour comparer les candidats et retenir celui qui semble le meilleur.

Cette rhétorique a ses limites car elle ne peut prendre en compte tous les paramètres notamment subjectifs et sociaux. Le “meilleur choix” omet le plus souvent le service après-vente. On est dans la concurrence qui compare pour éliminer. Cette pratique, étendue à tous les rapports sociaux, écarte l’émulation, la coopération (fraternité, solidarité), et la logique du don et du contre-don. Il ne faut pas que la rhétorique du parallèle mène à écraser le faible ou à le dépouiller de ses droits légitimes.

6. Application littéraire : les sonnets. “Sonnets : un choix et des chocs” (n°85, collection bt2, éditeur PEMF). Le texte est mis sur site Retorica à la section 22 POEsie En 64 pages l’ouvrage présente le problème et l’histoire du sonnet en 64 pages. C’est aussi un manuel de littérature évoquant les mouvements artistiques en fonction de leur attitude envers le sonnet. Tout naturellement l’ouvrage a retrouvé la technique du parallèle. Il se limite à cinq exemples :

1. Pléiade et Humanisme : un sonnet de Ronsard, un autre de du Bellay mis en parallèle (étude rédigée) Référence Retorica : 07 ESS Pléiade

2. Chantage amoureux : un sonnet de Ronsard mis en parallèle avec un sonnet de Baudelaire (parallèle suggéré) Référence Retorica 22 POE Ronsard Baudelaire

3. Bonheur paisible et passion ravageuse : un sonnet de Christophe Plantin et un autre de Louise Labbé (parallèle suggéré) Référence Retorica 22 POE Plantin Labbé

4. Sonnets sur le sonnet : un anonyme du XVII° siècle et un sonnet de Tristan Corbière (étude rédigée) Référence Retorica 22 POE sonnet sur sonnet

5. Coucher de soleil : un poème de Hugo, un sonnet de Baudelaire, un sonnet de Hérédia, un poème de Verlaine. Cet ensemble évoque le passage du Romantisme au Parnasse et au Symbolisme, Baudelaire servant de plaque tournante (étude rédigée) Référence Retorica 07 ESS Coucher de soleil

Ces parallèles plaisent aux élèves car ils permettent des va-et-vient concrets et stimulants. Ils ouvrent l’esprit et font gagner du temps dans l’assimilation de notions complexes comme les mouvements littéraires. On va ainsi à l’essentiel. Sur la pédagogie du parallèles voir 27 RET parallèle (…) repères.

7. “Histoire de l’autre”, histoire israélienne ET palestinienne.

Il faut rappeler l’existence d’un manuel d’histoire israélien ET palestinien commandé par l’ONG anglo-saxonne PRIME (Peace Reserch Institute in the Middle East) : « Histoire de l’autre ». Elle a été rédigée par six profs d’histoire israéliens et six profs d’histoire palestiniens, en hébreu et en arabe. La rédaction a été supervisée par six délégués internationaux et un observateur israélien. Chaque page présente en juxtalinéaire le texte en hébreu et le texte en arabe, d’une manière événementielle. Le manuel est bref (96 pages). L’ouvrage était utilisé, en 2005, par 800 élèves dans 12 lycées.

La lecture parallèle de l’ouvrage offre des surprises et quelquefois à front renversé. Ainsi les Israéliens reconnaissent 250 morts pour le massacre de Deir Yassine alors que les Palestiniens recensent « 100 martyrs ». Même chose pour Sabra et Chatila passé sous silence par les Palestiniens et dénoncé par les Israéliens pour la « complicité passive » de leur armée.

La vision du sionisme est évidemment différente. Pour les Palestiniens elle commence avec Napoléon et la création d’Israël devient le point de jonction entre la volonté de domination occidentale et le mouvement sioniste. Pour les Israéliens la déclaration Balfour est le premier acquis d’une reconnaissance juridique internationale. Les optiques et les cadres sont donc différents et les dates-clés ne suivent pas les mêmes chronologies.
Dans sa préface Pierre Vidal-Naquet note une omission importante des deux côtés. Rien n’est dit de la rencontre entre Golda Meïr avec le roi Abdallah de Transjordanie (17 novembre 1947) où les deux parties s’entendent pour qu’il n’y ait pas d’Etat palestinien.

“Histoire de l’autre” est l’ouvrage de référence que tout le monde devrait posséder, lire et consulter. Il a été publié en 2004 par les éditions Liana Levi. 10 €

Roger et Alii

Retorica

(2.730 mots, 17.000 caractères)

Laisser un commentaire ?